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Bernard Boujol, peintre

«Ah bon ! Architecte ?... Je croyais qu’il était artiste peintre.» Cette réplique d’un ami Nyonnais lors d’une conversation où je venais de parler de mon cousin qui est architecte à Nyon m’a donné l’idée de faire ce portraitd’un côté moins connu – au moins pour certains… – de Bernard (1).

Jean-François : Bernard, peux-tu nous dire comment t’est venue cette passion pour la peinture ?

Bernard : Depuis tout enfant j’ai toujours dessiné. Déjà à l’école enfantine, je dessinais des paysages magnifiques que j’offrais à mes petites copines, ce que certaines m’ont rappelé quelque quarante ans après !

J.-F. : C’était l’influence de Gérard ?

B. : Je pense qu’il y a eu l’influence de Gérard, c’était un peu un modèle pour moi. C’est à partir de là que j’ai débuté ma carrière, d’abord dans le dessin d’architecture.

J.-F. : Ce n’est pas la même chose…

B. : Non bien sûr. Ce n’était pas la direction que j’aurais choisie mais ma mère estimait qu’un artiste dans la famille, ça suffisait. Des professeurs m’ont influencé pour m’orienter vers l’architecture : dans les années 60 c’était le renouveau de l’architecture à Genève. J’avais envie de mener rapidement en parallèle une carrière d’architecte et une carrière dans le dessin, la peinture et la sculpture. Ponctuellement avec des copains pendant mes études, j’ai fait quelques expositions de dessins d’architecture et de peintures dont j’ai oublié les thèmes.

C’est l‘époque où j’ai également fait de l’athlétisme, une autre passion, et j’ai délaissé la peinture. Quand j’ai quitté Genève, j’ai travaillé avec Mangeat, une référence pour l’architecture en Suisse. C’est lui qui m’a dit qu’il fallait choisir entre l’athlétisme et l’architecture et m’a poussé à reprendre des études pour être architecte. A partir de ce moment je me suis consacré uniquement à l’architecture.

En 1983 lorsque j’ai créé mon propre bureau, je m’étais réservé un local destiné à la peinture et à la sculpture. Les mandats arrivant très rapidement, j’ai engagé du personnel et j’y ai installé des tables à dessin. Et ça a duré vingt ans. J’ai foncé dans l’architecture en me disant qu’un jour je reprendrais la peinture.

En 1995 suite à un accident de santé qui aurait pu être très grave, j’ai réalisé que la vie était courte et je me suis dit qu’il fallait arrêter de travailler de cette façon et qu’il fallait me mettre à faire ce que j’avais toujours eu envie de réaliser. J’ai décidé de me remettre à la peinture et j’ai installé un atelier. Je pensais de manière un peu orgueilleuse que j’allais pouvoir repeindre dans les six mois. J’ai dû déchanter, cela m’a pris six ans. Un ami architecte qui s’était aussi exercé à la peinture m’a dit que l’architecture lui avait cassé le bras. L’architecture nous a conditionné à des traits qui répondent à des tas de règles très strictes. A partir de là, la peinture qui est totalement contraire demande qu’on modifie la transmission de la pensée entre le cerveau et la main. Pendant mes essais, j’étais complètement paniqué devant une toile de 30 x 30 cm. Aujourd’hui que j’en suis à 1 x 1 m, je trouve cela beaucoup trop petit. On voit l’évolution de ce que permet l’acquisition d’une certaine maîtrise de cette discipline. Moi qui croyait que l’espace de l’architecture et l’espace de la peinture étaient deux mondes très proches, je me suis aperçu que c’était en fait deux mondes qui sont l’un à côté de l’autre mais qui n’avaient pas de rapport.

J.-F. : Aujourd’hui, tu as donc décidé de réorienter ta carrière ?

B. : La société dans laquelle nous vivons, surtout ici en Suisse, est cadrée par des règles de droit qui régissent tout. Dans l’architecture il n’y a plus de liberté. Avec la peinture (mais ce pourrait être avec la musique, la photo, la sculpture), à partir des côtés positifs de l’architecture, j’ai voulu retranscrire l’espace d’une façon libre, que ce soit la couleur, la manière de créer l’espace à plat ou en volume, ce que traduisent les reliefs sur certaines de mes toiles. Je ne suis pas désabusé d’architecture, mais après trente années dans ce métier, je voudrais le plus rapidement possible utiliser ces acquis pour aller plus loin dans cet autre domaine qu’est la peinture.

J.-F. : As-tu des thèmes privilégiés ?

B. : Depuis très longtemps, je défends le respect de l’environnement. J’ai été un des initiateurs de la suppression de la chasse à Genève car je la considérais déplacée sur le territoire de Genève. En dehors de toute structure, et sans être un militant actif, je suis un compagnon de route du mouvement alternatif. Je ne refuse pas la manière d’être en Suisse qui est privilégiée. Je suis né ici, c’est mon pays, mais il faut reconnaître que cela ne fonctionne pas partout de la même manière. Je défends les pays en devenir et m’intéresse aux manières d’être d’autres gens, ce que j’essaie de montrer à travers ma peinture.

Ma première exposition se basait sur le thème du chemin de Compostelle que nous avons parcouru par étapes et sur plusieurs années. C’était aussi un moyen de voir la vie d’une autre manière, pas uniquement lié à l’aspect religieux. Cela permet de prendre le temps de comprendre ce qu’est l’homme. La deuxième exposition intitulée « Voyages au désert » se basait sur les pays d’Afrique du Nord que je connais assez bien pour y être souvent allé, notamment pour marcher dans le Sahara pendant plusieurs semaines en compagnie de guides, chameaux, jeep et même d’ânes. C’est une recherche sur les hommes, les paysages, les couleurs de cette région qu’on ne connaît pas et que j’essaie de faire comprendre dans mes toiles. La prochaine exposition qui aura lieu en 2006 aura en principe pour thème « L’image derrière l’image ». Ce qui peut se traduire de deux façons : celle que l’on voit au premier regard et celle que l’on peut découvrir dans un deuxième temps ; mais aussi une fenêtre ouverte dans un premier plan qui est en fait le support de l’élément principal.

Puis plus tard, une exposition (dont j’ai déjà réalisé quelques toiles) qui sera le reflet de ma colère sur les droits de l’homme bafoués un peu partout dans le monde et depuis toujours, en forme de rappel pour les plus jeunes générations, en forme de rappel au non-oubli. Vaste programme !…

J.-F. : Bernard, merci d’avoir si gentiment répondu à mes questions. Je pense que comme moi une bonne partie de nos lecteurs te découvrira sous un jour nouveau. Je te souhaite une bonne continuation et une pleine réussite dans cette nouvelle carrière.

Jean-François

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(1) Il faut préciser que nous étions en mai 2004, et que l’exposition de Bernard à Grens venait de se terminer.